A Garonne, Philippe Delerm, né en 1950

je vous propose un extrait du livre "A Garonne" de Philippe Delerm (merci Lætitia).

J'espère que nos collègues d'EDF ne m'en voudront pas (eux les meilleurs hydrologues de France selon Claude Allègre) de diffuser un document qui les accuse d'avoir traîtreusement jugulé la vie de l'eau.


A Garonne

Comment croire aujourd'hui que la Garonne était comme un grand torrent, roulant les galets avec lesquels je faisais des ricochets, mais aussi de lourdes pierres venues des Pyrénées ? Je devais avoir quinze ans quand on a construit le barrage, le canal de dérivation, quand on a traîtreusement jugulé la vie de l'eau, affadi le fleuve de mon enfance. Aujourd'hui, suprême outrage, l'eau stagnante a la même couleur que celle du canal, comme si toutes les eaux devaient se ressembler, comme si tous les rêves devaient être canalisés, aseptisés dans un chenal. Je n'ai plus sous les yeux ma Garonne pour en parler, mais elle n'était pas couleur de mare. Je la revois, dans les bleus gris changeant, des verts de serpent inquiétant, le courant entraînant les reflets du ciel dans son vertige. L'été immobile trouvait sa négation.

Et c'est pourtant le cœur de l'été qu'on venait chercher là, en lente procession, à l'heure de la baignade - pas avant quatre heures et demie, il fait trop chaud et vous n'avez pas digéré. Le début de l'après-midi était insupportable de lenteur, sombrait parfois dans la morosité d'un cahier de vacances, l'ennui infini d'une sieste où je ne dormais pas. Les quatre coups de la pendule ouvraient enfin l'espace. Nous partions "à Garonne". A Garonne. L'expression est restée. Aller à Garonne, c'est infiniment plus qu'aller au bord de la Garonne. Pas besoin des précautions d'un groupe nominal prépositionnel. Pas même besoin d'un article. A Garonne comme on dirait à Brocéliande, sous l'emprise d'un pouvoir. Pas sur la rive, mais dans tout le royaume voué au fleuve.