Jean CAMP : A la Montagne Noire

Pour l'inauguration du barrage des Montagnès (Tarn), 29 juillet 1934.
Un "poème d'ingénieur", exhumé par notre collègue Patrice Mériaux à l'occasion de la vidange décennale du barrage de Montagnès, et à qui l'on doit les photos illustrant ce poème.


Dryades de Montaut, nymphes du pic de Nore,
Faunes barbus glissant dans l'épaisseur des bois
Et bondissant parmi l'azur clair et sonore
Comme un troupeau craintif de sylvains aux abois,

Ne fuyez pas malgré la rumeur de la fête
Qu'aujourd'hui l'homme apporte au calme des sommets ;
Risquez un œil curieux sur l'œuvre qu'il a faite
Et regardez, sinon vous n'y croiriez jamais.

Le miracle a surgi pour vous, dieux de la fable
Dont les poètes ont peuplé les monts secrets.
Devant vous il étale un miroir ineffable
Dans le cadre éternel de vos vertes forêts.

Le vallon où chantait la source minuscule,
La combe qu'enjambait un vieux pont plein de nids,
Les prés herbus que nuançait le crépuscule
Sont disparus avec leurs charmes infinis.

Mais voici qu'à la place où, tout au long des âges,
S'élevait mollement leur vaine majesté
Un lac vient ajouter au cœur des paysages
L'éclat de son utile et nouvelle beauté.

L'homme, devant les eaux s'écoulant vers la plaine,
A cimenté ce mur énorme, de ses mains.
La conque qu'il bâtit pour l'avenir est pleine.
L'onde divine enfin va servir aux humains.

Elle s'en va porter au loin, vers les ravines,
Le pur cristal des matins roses et légers,
La fraîcheur des couchants sur les pics enneigés
Et sa force chantant aux ronrons des turbines.

Une neuve splendeur naît des roches forées.
Le ciel n'est pas moins beau, les bois moins attirants
Et les hauts châtaigniers aux feuilles mordorées
N'en ombragent pas moins les sentiers odorants.

Montagne des aïeux qu'assombrit le basalte
Et qui dresse sur l'horizon du Languedoc
Le rehaut sourcilleux où le chevrier fait halte
A l'ombre protectrice et mouvante d'un roc,

Tu peux avec orgueil, comme la Salamite,
Redire le verset fameux devant les tiens
Frémissants de répondre à l'amoureuse invite :
"Je suis noire mais je suis belle et t'appartiens".

Ah, verse-nous longtemps, Montagne de la race,
Avec ton onde claire où le ciel est resté,
Toi dont les souvenirs au cœur toujours vivaces
Inscrivant sur ton sol tant de vivantes traces,
L'amour de notre terre et de la liberté.

Le mur énormeLe vieux pont plein de nids