Jorge Luis BORGES (1899-1986) : Héraclite se promène


Héraclito camina por la tarde
de Efeso. La tarde lo ha dejado,
sin que su voluntad lo decideria,
en la margen de un rio silencioso
cuyo destino y cuyo nombre ignora.
Hay un Jano de piedra y unos àlamos
se mira en el espejo fugitivo
que las generaciones de los hombres
no dejaràn caer. Su voz declara:
nadie baja dos veces a las aguas
del mismo rio. Se detiene. Siente
con el asombro de un horror sagrado
que el también es un rio y una fuga.
Quiere recuperar esa manana
y su noche y la vispera. No puede.
Repite la sentencia. La ve impresa
en futuros y claros caracteres
en una de las pàginas de Burnet.
Heràclito no sabe griego. Jano,
dios de las puertas, es un dios latino.
Heraclito no tiene ayer no ahora.
Es un mero artificio que ha sonado
un hombre gris a orillas del Red Cedar,
un hombre que entreteje endecasilabos
para no pensar tanto en Buenos Aires
y en los rostros queridos. Uno falta.


Héraclite se promène vers le soir
à Ephèse. Le soir l'a laissé,
sans que sa volonté y soit pour quelque chose,
au bord d'un fleuve silencieux,
dont il ignore le destin et le nom.
Il y a un Janus de pierre et quelques peupliers.
Il regarde dans le miroir fugace
et découvre, puis formule la sentence
que les générations des hommes
ne laisseront pas échapper.sa voix énonce :
"Personne ne descend deux fois dans les eaux
du même fleuve." Il s'arrête. Il ressent
avec frisson d'une horreur sacrée
que lui aussi est un fleuve et une fuite.
Il veut recouvrer ce matin-là,
et sa nuit et son crépuscule. Il ne le peut.
Il répète la sentence. Il la voit imprimée
en caractères futurs et clairs
sur une des page de Burnet.
Héraclite ne sait pas le grec. Janus,
dieu des portes, est un dieu latin.
Héraclite n'a pas d'hier ni d'aujourd'hui.
Il est un pur artifice rêvé
par un homme gris sur les rives du Cedar Rouge,
Un homme qui entrelace des hendécasyllabes
pour ne pas penser tellement à Buenos Aires
et aux visages aimés. Il manque un.