Louis ARAGON (1897-1982) : Intermède


Une barque s'en va sur l'eau
sur l'eau
Comme fait la feuille du saule
Comme ta joue à mon épaule
Comme la paupière à l'oeil clos
Une barque s'en va sur l'eau
sur l'eau
Comme fait la feuille du saule

Elle fend sans heurt et sans bruit
sans bruit
La rivière profonde et noire
Qui tant ressemble la mémoire
Et comme la mémoire fuit
Elle fend sans heurt et sans bruit
sans bruit
la rivière profonde et noire

Un rire léger qui s'éteint
s'éteint
une chanson des robes claires
Ce n'est pas pour chercher à plaire
Est-ce le soir ou le matin
Un rire léger qui s'éteint
s'éteint
Une chanson des robes claires

La barque vire tourne et vient
et vient
Innocemment vers le rivage
Chercher caresse du feuillage
Où le coeur battant je me tiens
La barque vire tourne et vient
et vient
Innocemment vers le rivage

Par-dessus bord il pend un bras
un bras
Lisse et doré de jeune fille
La barque oscille sur sa quille
Comme d'un lit sortant des draps
Par-dessus bord il pend un bras
un bras
Lisse et doré de jeune fille

les cheveux de l'autre debout
debout
En approchant touchent les branches
Elle y accroche sa main blanche
La première se penche au bout
Les cheveux de l'autre debout
debout
En approchant touchent les branches

Et la troisième qui me voit
me voit
Que dirais-je de la troisième
Sinon que c'est elle que j'aime
Elle chante et j'entends sa voix
C'est la troisième qui me voit
et voit
Ce que je dis de la troisième.

Une barque s'en va sur l'eau
sur l'eau
Comme fait la feuille du saule
Comme ta joue à mon épaule
Comme la paupière à l'œil clos
Une barque s'en va sur l'eau
sur l'eau
Comme fait la feuille du saule