Henri MICHAUX (1899-1984) : L'émanglon est né pêcheur  (extrait du Voyage en Grande Garabagne)


L'émanglon est né pêcheur. Des milliers d'émanglons, dès les cinq heures du soir, devenus pêcheurs à la ligne, occupent les deux rives des quelques rivières de leur pays. Mais les truites passent tranquillement. Rares sont celles qui se laissent prendre à un appât d'émanglon, rares et presque toujours décevantes de jeunesse.

Cependant les rives, sauf par une pluie battante, ne désemplissent pas de pêcheurs et derrière chacun d'eux de nombreux amateurs tentent d'apprendre comment il faut tirer une truite de son élément naturel. Les deux rives sont peuplées de placidités. Les soirs longs et lents s'écoulent presque religieusement.

Parfois un poisson est pris ; au vu de plusieurs ; alors les rives s'emplissent de légers chuchotements, d'euphorie et presque de rires étouffés, par quoi s'exprime avec peut-être une pointe de forfanterie la victoire de l'émanglon sur la truite.

Et la lune éclaire la pêche qui continue.

Les nuits de l'émangle - ne l'ai-je pas dit déjà ? -  sont toujours claires, douces et invitantes. On ne sait jamais s'il est vraiment temps d'aller dormir. On reste sur la berge, ne pouvant croire que le poisson dorme par des nuits si claires. En effet, de temps à autre, l'un d'eux, surpris de tant de vie rôdant aux alentours, se réveille brusquement et d'un seul coup de queue vient avec bruit à la surface gober trois ou quatre bulles d'air froid. Et l'espoir tenace des émanglons d'attraper de la truite les reprend pour une nouvelle tranche de nuit.

Nuits interminables ! Une lumière argentée et comme indépendante de sa source semble descendre des coteaux, fluvialement, immensément, paternellement vers la rivière et les pêcheurs. La rivière, elle-même, féminine, adoucit les hommes et les soustrait à eux-mêmes. Enfin, vers une heure du matin, une vraie obscurité s'établit. En quelques minutes, il n'y a plus personne. Chacun est rentré chez soi.