Jean GIONO (1895-1970) : La Durance


>La Durance est dans la plaine comme une branche de figuier. Souple, en bois gris, elle est là, sur les prés et les labours, tressée autour des islettes blanches. Elle a cette odeur du figuier : l'odeur de lait amer et de verdure. Elle a tant emporté dans ses eaux de terre à herbe, de terre à graine, de poids d'arbre ; elle a tant broyé de feuillages, tant roulé de grands troncs sur son fond sonore, tant enchevêtré de branchages dans les osiers de ses marais qu'elle est devenue arbre elle-même, qu'elle est là, couchée sur la plaine comme un arbre ; elle, avec son tronc tors, avec l'Asse, et le Buech, et le Largue, et tant d'autres, tous écartés comme des branches, elle porte les monts au bout de ses rameaux.

La plaine descend, rapiécée de labours entre les luzernières, avec, de loin en loin, les grands ourlets d'un ruisseau sous les arbres. Les fermes sont éparpillées sur les roches et sur les limons. Les paysans du bas pays, les plainiers le savent. Il y a, à travers la plaine, un grand banc de roches agglutinées, bosselé comme du fer battu et aussi dur. Pour les fermes qui y sont dessus, c'est malgré le travail, et la sueur, et les jurons, et les yeux éperdus jetés aux quatre coins du ciel, c'est la pauvreté et le pain dur, et la vaste table toujours vide, et la femme qui s'assèche dans son reproche muet. Pour les fermes assises dans le limon comme des truies dans la boue, c'est la graisse et les grands pots dans le placard, et les pétrins au couvercle en oblique, et l'inquiétude pour le plancher fatigué des greniers. Dans celles-là, les femmes sont ballottantes de chair comme construites d'eau, comme de l'eau dans des outres d'étoffes. Certes, on peut boire au regard de leurs yeux parce que la race est bonne, au fond, mais c'est une eau à goût plat. Les filles vont aux collèges des villes et demandent : " Qu'est-ce que c'est " en désignant les faucilles. Les garçons ont des pieds sournois et chassent au fusil de luxe de pauvres bêtes terrifiées.

Mais par les grandes et longues nuits de l'an, quand la force de la terre est là-dessous toute bandée au ras du gel, la ferme des limons craque sourdement comme une mauvaise barque sous son poids d'or sec. Et puis ça, je le sais pour l'avoir vu : le fils des terres pauvres vient à l'orée de son champ plat. Il a de beaux cheveux en feuilles d'ache, une peau comme l'abricot, des mains saines, la bouche juste et le large moulin à vent de sa cervelle pour faire marcher la bouche. Alors, la fille des terres riches pleure en griffant son édredon. La fille des terres pauvres va à la ville en souliers plats, mais son corps est nerveux comme une hampe d'iris ; son visage est plus beau que les fleurs ; elle chante une vieille chanson de berger où il est question de montagne et d'étoile. Alors, le fils des terres riches gratte le bouton qu'il a au coin de la bouche.

Ainsi, la plaine descend avec sa charge de vie, et puis, là-bas, elle jette une écume d'arbre contre le rocher de Mirabeau, elle tourne, on ne la voit plus.