Paul GAYET-TANCREDE dit SAMIVEL (1907-1992) : La cascade et l'ingénieur

à Pierre et Gisèle K.

Dès les premiers jours du monde
et sans reposer jamais
une Cascade écumait
dans sa gorge lisse et ronde.
Son tonnerre éclatait cent mètres à la ronde,
et brasse par Ie gouffre un vent perpétuel
pourchassait les fougères au bord d'un arc-en-ciel.
Et ce chant rude enté sur le chant des clarines
qu'alentour balançait en paissant l'herbe fine
avec de lourds pensers Ie bétail aux doux yeux,
avait depuis mille ans étouffé dans ces lieux
Ie fracas du monde et des guerres.
Mais déchirant soudain les calmes séculaires,
voici que Monsieur l'Ingénieur
mit par hasard un jour le nez sur la cascade.
Ah ! ce ne fut pas long ! Sortant son alidade,
sa règle, son niveau, et cœtera, le sieur
transporté par la découverte,
et jurant ses grands dieux qu'il ne laisserait pas
couler tant de chevaux-vapeur « en pure perte »,
dresse en hâte ses plans, calcule à tours de bras,
place ici la Conduite, et dans ce fond l'Usine,
croit entendre déjà palpiter les turbines
et trouve l'Almanach trop lent.
Tandis qu'il s'agitait, un ondin ruisselant
qu'à la chute Merlin avait placé de garde,
autrefois, se soulève en sa conque, regarde,
voit l'Homme et devinant aussitôt son malheur,
échevelé, se dresse hors de l'écume... « Arrête ! »
A ce cri Ie calculateur
étonné relève la tête,
inspecte la forêt, vers Ie bas puis le haut,
et n'apercevant rien murmure : « C'est l'écho. »
— « Non, ce n'est pas l'écho, reprend la voix. Arrête !
Malheureux, il est encor temps !
Lâche-moi ces outils ! Déchire-moi ces plans !
Brise le cercle noir des nombres maléfiques !
Renfonce en leur néant les tristes mécaniques
où tu veux enchaîner mes eaux.
Apprends ce que tu crées, ou détruis, pauvre sot !
Ecoute ! Mon torrent déjà dans cet abîme
coulait du temps où les dragons hantaient les cimes.
Et déjà, lancé par mon Désir bienfaisant,
ses flots de chute en chute allaient comme à présent
féconder les champs et la plaine.
Et ce grand corps battait comme une artère, pleine
du sang pur de la terre aux flux impétueux,
lacérée d'éclairs bleus, de poignards et de fuites,
tandis que de l'écume, à l'aurore, les truites
allaient bondir dans mes cheveux.
Parfois, un vieux berger las de sa tâche rude,
un couple d'amoureux ivres de solitude,
ou quelque philosophe au roseau négligent,
venaient s'étendre au vent de ma bouche d'argent.
Et rêveurs, contemplant d'un long regard docile
l'onde mobile fuir en la forme immobile
comme l'acte épuisé glisse dans l'immanent,
ils sentaient naître en eux les clairs apaisements
qui s'écoulent de mes fontaines.
Parfois, un artiste amoureux
des fantômes dansants que souffle mon haleine
s'efforçait de fixer les présents vaporeux...
Et puis y renonçant, et lâchant sa palette,
ses crayons maladroits pleins de cupidité,
il regardait longtemps briller la silhouette
de l'insaisissable Beauté.
C'était ainsi. Depuis toujours. Et nulle haine
jamais n'était venue s'abreuver à mes eaux.
Seulement la pensée de l'Homme, et les troupeaux.
Mais il est arrivé le Temps où se déchaînent
les démons que jadis Merlin ensorcela.
Car la Force, et le Fer, et le Feu, gisent là
secrètement, au nœud des tourbillons limpides.
Et je sais que ces trois Démons sont homicides. »  

L'Ondin se tut, sourit, glissa dans le Torrent.
« Tiens, j'ai rêvé, dit l'autre, après un court moment.
Dieu que ce rêve était stupide ! »  

On peut imaginer, à bien peser les choses,
qu'ici-bas nous manquons de paix et de beauté.
Du tout, Messieurs, du tout ! C'est d'électricité.
Voici l'Enchaînement des Causes :
Avec plus d'électricité,
on fait tourner plus de machines,
et quand on a plus de machines,
on augmente les « quantités ».
Quand on a trop de « quantités »,
il faudrait fermer les usines ;
mais si l'on ferme les usines,
plus n'est besoin de « Sociétés ».
Malheur affreux ! Pour l'éviter
on fait remarcher les machines,
et comme on a trop de pralines
on fabrique de l'Atomite.
Puis quand Ie stock est achevé,
à nous les bombes et les ruines !
Nous reconstruirons les machines
avec plus d'électricité !