Joseph Henri Honoré BOEX dit Rosny Aîné (1856-1940) : La Mort de la terre (extrait)


Une nouvelle d'anticipation de 1912 qui décrit la recherche désespérée de l'eau souterraine par les derniers habitants d'une planète asséchée, que commence à coloniser d'étranges créatures magnétiques (les ferromagnétaux). Extrait des dernières pages, où le héros avant de mourir se remémore toute l'histoire de la vie.

Assis sur un bloc de porphyre, (...) il refaisait, une fois encore, le grand voyage vers l'amont des temps, qui avait si ardemment exalté son âme.  

Et d'abord il revit la mer primitive, tiède encore, où la vie foisonnait, inconsciente et insensible. Puis vinrent les créatures aveugles et sourdes, extraordinaires d'énergie et d'une fécondité sans bornes. La vision naquit, la divine lumière créa ses temples minuscules; les êtres nés du Soleil connurent son existence.

Et la terre ferme apparut. Les peuples de l'eau s'y répandirent, vagues, confus et taciturnes. Pendant trois mille siècles, ils créèrent les formes subtiles.(...) Quand les arbres avancèrent leurs torses magnifiques, alors aussi se montrèrent d'immenses reptiles. En ces âges naissent, chétifs, gourds et stupides, les premiers mammifères (...). L'heure vient où c'est leur tour, où leurs espèces se lèvent en force dans les détours de la savane, dans toutes les pénombres des futaies. C'est eux maintenant qui font figure de colosses. Le dinothérium, l'éléphant antique, les rhinocéros cuirassés comme les vieux chênes, les hippopotames aux ventres insatiables,(...) et la baleine aussi massive que plusieurs diplodocus, et le cachalot dont la bouche est une caverne, aspirent les énergies éparses.

Puis la planète laissa prospérer l'homme : son règne fut le plus féroce, le plus puissant - et le dernier. Il fut le destructeur prodigieux de la vie. Les forêts moururent et leurs hôtes sans nombre, toute bête fut exterminée ou avilie. Et il y eut un temps où les énergies subtiles et les minéraux obscurs semblèrent eux-mêmes esclaves; le vainqueur capta jusqu'à la force mystérieuse qui a assemblé les atomes.  

- Cette frénésie même annonçait la mort de la Terre..., la mort de la Terre pour notre règne ! murmura doucement Targ.

Un frisson secoua sa douleur. Il songea que ce qui subsistait encore de sa chair s'était transmis, sans arrêt, depuis les origines.  Quelque chose qui avait vécu dans la mer primitive, sur les limons naissants, dans les marécages, dans les forêts, au sein des savanes, et parmi les cités innombrables de l'homme, ne s'était jamais interrompu jusqu'à lui...

Et voilà ! Il était le seul homme qui palpitât sur la face, redevenue immense, de la Terre !...

La nuit venait (...)

Il eut un dernier sanglot; la mort entra dans son cœur et, se refusant l'euthanasie, il sortit des ruines, il alla s'étendre dans l'oasis, parmi les ferromagnétaux.

Ensuite, humblement, quelques parcelles de la dernière vie humaine entrèrent dans la vie nouvelle.