Roland DUBILLARD (1923-2011) : La pluie


UN : Je ne la supporte pas.
DEUX : Pourquoi ?
UN : Je ne sais pas.
DEUX : Vous avez toujours été comme ça ?
UN : Depuis tout petit.
DEUX : Et vous n'avez jamais essayé ?
UN : De sortir sous la pluie ? Si, plusieurs fois. Mais je ne supporte pas.
DEUX : Question d'éducation. Vos parents auraient dû vous forcer.
UN : Non. C'est plutôt une question de tempérament. Vous-mêmes, il y a sûrement des choses que vous ne supportez pas.
DEUX : Bien sûr. Le feu, par exemple. A aucun prix je ne me promènerais dans une forêt qui flambe. Mais moi, je sais pourquoi.
UN : Ce n'est pas du tout comparable.
DEUX : Non, parce que le feu, même si on m'y forçait... Tandis que vous, la pluie, si vous le vouliez vraiment... je suis sûr que vous supporteriez très bien de vous promener dessous.
UN : Oui, bien sûr, comme tout le monde. Simplement je préfère attendre qu'il fasse beau.
DEUX : Moi aussi, je préfère attendre qu'il fasse beau !
UN : Mettons que j'ai une préférence exagérée pour attendre qu'il fasse beau.
DEUX : Mais enfin, la pluie, vous avez quelque chose de spécial à lui reprocher, à la pluie ?
UN : Moi, non. Je l'aime bien, la pluie. C'est joli. ça fait un bruit que j'aime bien. ça fait du bien aux fleurs. Ce que je n'aime pas, c'est me promener dessous.
DEUX : Mais moi non plus je n'aime pas me promener sous la pluie. Faut toujours que vous vous preniez pour quelqu'un d'exceptionnel ! Personne n'aime ça ! Mais tout le monde supporte.
UN : Eh bien moi, j'ai une façon particulière de ne pas aimer ça : je ne supporte pas.
DEUX : Tout ça n'est pas très clair. Voyons. Voulez- vous que nous fassions une petite expérience. Vous êtes dans la campagne. Vous êtes cerné. Vous avez à droite une forêt qui flambe, et à gauche, il commence à pleuvoir. Qu'est-ce que vous faites ?
UN : J'attends que ça s'arrête.
DEUX : ça ne s'arrête pas. Il faut choisir. Qu'est-ce que vous choisissez ?
UN : Je choisis la pluie. Bien sûr. Mais sans joie
DEUX : Pourtant, vous m'avez dit que vous l'aimiez bien, la pluie.
UN : Je l'aime bien, oui. Mais de loin.
DEUX : Vous êtes un drôle de type.
UN : Non, je ne suis pas un drôle de type. Il y a des choses qu'on aime, mais pas de trop près. Le feu, par exemple, que vous ne supportez pas, je suis sûr que vous l'aimez bien.
DEUX : Bien sûr, je l'aime bien. J'aime bien allumer ma pipe avec... J'aime bien faire cuire mes nouilles avec...
UN : Mais vous n'aimez pas vous promener dedans. Eh bien moi, la pluie, je n'aime pas me promener dessous. C'est pareil.
DEUX : Non, ce n'est pas pareil, le feu. Parce que le feu ça brûle, figurez-vous. Et à la longue ça tue.
UN : On dit ça aussi de l'alcool. ça ne vous empêche pas d'en boire.
DEUX : L'alcool, ça tue à la longue, oui ; mais pas à la même longue que le feu. Pour le feu, c'est une longue plus courte.
UN : Une longue plus courte ! C'est vague.
DEUX : Enfin, je veux bien que, le feu et l'alcool, c'est pareil, puisque ils brûlent tous les deux. Mais la pluie, ça ne brûle pas.
UN : Non, mais ça mouille.
DEUX : C'est pas la pluie qui mouille, c'est l'eau.
UN : Mais la pluie, c'est de l'eau qui tombe. L'eau, pour qu'elle mouille, faut qu'elle tombe. De l'eau qui se contente de couler, par exemple, ça ne mouille pas les gens qui se promènent le long.
DEUX : Oui. Les rivières, pour qu'elles mouillent, il faut tomber dedans.
UN : Tomber. Voilà. Pour qu'on soit mouillé, faut toujours que quelque chose tombe. Ou bien c'est l'eau qui tombe sur vous, ou bien c'est vous qui tombez dans l'eau. Dans les deux cas, il y a une chute... C'est à se demander, si ce ne serait pas la chute qui mouille.
DEUX : Oui... Mais pas n'importe quelle chute. Que ce soit un pavé, par exemple, qui vous tombe sur la tête, ou que ce soit vous qui tombiez dans la cage de l'escalier, dans les deux cas vous restez sec. Pour qu'une chute mouille, il faut qu'il y ait de l'eau dedans.
UN : Faut que je note ça sur mon carnet. « Pour être mouillé, il faut 1) de l'eau, 2) une chute. » ça va loin, ça.
DEUX : Je pense bien... Ainsi, ce qui vous dérange dans la pluie, ce n'est pas qu'elle tombe. C'est qu'elle mouille.
UN : Ah ben : voilà !... - Encore que... attention ! ça me dérange dans le cas où je me promène dessous. Ce que je ne supporte pas qu'elle mouille, la pluie, c'est moi. Pour le reste, elle peut bien mouiller tout le monde... comme disait Lucrèce, ça m'est égal.
DEUX : Et si la pluie ne mouillait pas, vous accepteriez volontiers de vous promener dessous.
UN : Certainement. Si elle ne mouillait pas...
DEUX : Bon. Alors ce n'est pas la pluie qui vous gêne.
UN : C'est quoi.
DEUX : C'est d'être mouillé.
UN : D'être mouillé, qui me gêne... oui.
DEUX : Par n'importe quoi. Que ce soit la pluie ou autre chose, ça vous est bien égal.
UN : Je crois, en effet. Que ce soit par la pluie ou par autre chose, je n'aime pas être mouillé.
DEUX : Alors je suppose que vous ne vous lavez jamais.
UN : Si. Tous les jours.
DEUX : Mais sans vous mouiller.
UN : Si, bien sûr. En me mouillant. Avec de l'eau, je ne peux pas faire autrement.
DEUX : Alors, vous ne supportez pas ?
UN : Si.
DEUX : Pourquoi ?
UN : Vous avez beau dire. Une douche et une averse, c'est différent.
DEUX : En quoi est-ce différent ?
UN : Une averse et une douche ? Eh bien en ceci, que la douche, je la reçois quand je suis tout nu.
DEUX : Ah bon. Alors, ce que vous n'aimez pas, dans la pluie, c'est qu'elle vous mouille quand vous êtes habillé.
UN : Voilà. Je n'aime pas ça.
DEUX : C'est bizarre. Ainsi, quand vous êtes tout nu, ça vous est égal de vous promener sous la pluie.
UN : Oui. Enfin... je veux dire... En réalité, ça ne m'est jamais arrivé.
DEUX : Jamais ?
UN : Non, jamais.
DEUX : Eh bien,... je suppose que c'est à cause de la police...
UN : Voilà ! Vous voyez ce qu'on découvre, quand on s'efforce de raisonner un peu. Vous dites : « Je n'aime pas la pluie », et en réalité qu'est-ce que ça veut dire ? ça veut dire tout simplement que vous craignez la police. Il n'y a pas de honte à ça. Mais pourquoi ne pas l'avoir dit tout de suite ?
DEUX : Que je crains la police ?
UN : Puisque c'est ça qui est vrai !
DEUX : Eh bien, je vous le dis : je crains la police.
UN : Oui. Eh bien voilà une vérité qui n'est pas tellement claire. Car enfin : encore faudrait-il savoir pourquoi vous craignez la police...
DEUX : Attendez, attendez ! La police, je ne la crains pas continuellement. Je la crains quand j'ai envie de sortir et que j'aimerais bien sortir tout nu, parce qu'il pleut. Vous craignez la police quand il pleut.
UN : Oui.
DEUX : Et quand il ne pleut plus, elle cesse de vous faire peur.
UN : La police ? Ben oui... logiquement.
DEUX : Alors, rien ne vous empêche de vous promener tout nu quand il fait beau ?
UN : Rien.
DEUX : Ah ha...
UN : Ou plutôt si. Quelque chose encore m'en empêche.
DEUX : ça ne peut pas être la pluie : nous avons supposé qu'il fait beau.
UN : Non. Ce doit être encore la police.
DEUX : Encore la police. Vous voyez donc qu'elle vous fait peur même quand il ne pleut pas.
UN : C'est vrai. Qu'il pleuve ou qu'il fasse beau, c'est pareil, la police me fait peur tout le temps.
DEUX : Et c'est cette peur de la police qui vous fait craindre qu'il ne se mette à pleuvoir sur vous.
UN : Oui. Je crois que vous l'avez démontré. Me voilà propre.
DEUX : Finalement, vous aviez sans doute raison : vous devez être un peu exceptionnel. C'est drôle que la police vous fasse peur, comme ça...
UN : Oui. Surtout que je ne crois pas qu'elle le fasse exprès.
DEUX : C'est bien ce que je pense. ça ne vient pas d'elle, ça vient de vous.
UN : Non. Parce que si la police n'était pas là, je n'aurais pas peur de la police.
DEUX : Vous êtes sûr ?
UN : Oui.
DEUX : Vous n'avez pas peur quand la police n'est pas là ?
UN : Non.
DEUX : En ce moment, par exemple, la police n'est pas là...
UN : Non.
DEUX: Hou !
UN : Ah ! vous m'avez fait peur.
DEUX : Vous voyez. Vous avez eu peur quand même. Pourtant je ne suis pas de la police.
UN : Non.
DEUX : Alors ?
UN : Alors...
DEUX : Alors vous avez eu peur parce que...
UN : Parce que...
DEUX : Parce que vous êtes peureux, voilà tout ! Pour quoi ne pas l'avoir dit tout de suite, au lieu de faire l'intéressant ?
UN : Je ne sais pas... je ne sais pas...
DEUX : Vous ne savez jamais rien.
UN : Je suppose que c'est parce que j'ai honte d'être peureux.
DEUX : ça se soigne, ça.
UN : Vous croyez ?
DEUX : Pourquoi n'achèteriez-vous pas un parapluie, par exemple.
UN : Un parapluie ! Comme ils en ont dans la police, avec un melon ?
DEUX : Non, comme le mien. Où est-ce que je l'ai mis ?
UN : Vous n'en avez pas besoin. Il ne pleut plus. Parce que voyez-vous, contre la pluie, il n'y a pas que les parapluies. Il y a aussi la patience.
DEUX : La patience, ça se perd plus facilement qu'un parapluie.
UN : Et pourtant, il en faut, quand on a perdu son parapluie, de la patience. Mais quand vous aurez perdu la patience, c'est pas avec un parapluie que vous la retrouverez.
DEUX : C'est avec quoi, que je la retrouverai, ma patience ?
UN : Avec de la patience.