Maurice Etienne LEGRAND, dit Franc-Nohain (1872-1934) : La revendication des canaux


Les canaux ont dit : – Nous avons plein le dos,
Nous avons plein le dos d'être des canaux latéraux.
Oh ! d'abord, sortir d'une source,
Une source, avec de la mousse,
Et des petites fleurettes autour,
Et des bergers qui parleraient d'amour!...

Mais de bergers, de bergères, – bernique !...
Nos Naïades et nos Tritons
Sont
Des ingénieurs des Chaussées et des Ponts :
Et nous sortons de l'Ecole Polytechnique.

On aggrave encor notre sort
En nous affublant de noms à coucher dehors,
De noms dénués de toute poésie :
Nous ne prétendons pas qu'on nous dise Voulzie,
Mais enfin était-il besoin
De nous appeler les canaux de l'Ourcq ou du Loing!...

Et les écluses, non, mais, les écluses !...
Croyez-vous que ça nous amuse ?
Tantôt en bas, tantôt en l'air,
– Montagnes sinistrement russes –
C'est à nous donner le mal de mer,
Les écluses !...

Ah ! pouvoir parmi les prés
Serpenter à notre gré,
Faire des circuits, des zigzags,

Avoir des tourbillons, des vagues,
Déborder aussi quelquefois :
Ah ! ne plus marcher toujours droit !

Regrets superflus, plaintes vaines,
Aujourd'hui, tout comme demain,
Comme hier, comme après-demain,
Et les jours des autres semaines,
Nous suivons le même chemin
Rectiligne, sans imprévu, toujours le même :

Car nous sommes les mornes canaux,
Aux rives monotones et tristes,
Que des ingénieurs peu artistes
Tracèrent, en s'appliquant, avec leurs niveaux ;

Et nous berçons notre mélancolie
Au rythme lent du pas des ânes et des mulets,
Qui traînent les bateaux plats, pesants et laids,
Chargés de charbon ou de poteries.