Paul CLAUDEL (1868-1955) : Le fleuve


Pour expliquer le fleuve avec l'eau autre chose, pas autre chose que l'immense pente irrésistible !
Et pas autre chose pour carte et pour idée que tout de suite ! et cette dévoration sur-le-champ de l'immédiat et du possible !
Pas d'autre programme que l'horizon et la mer prodigieusement là-bas !
Et cette complicité du relief avec le désir et avec le poids !
Pas d'autre violence que la douceur, et patience que continuité, et outil que l'intelligence, et pas d'autre liberté
Que ce rendez-vous en avant de moi sans cesse avec l'ordre et la nécessité !
Et pas ce pied qui succède au pied, mais une masse qui s'accroît et qui s'appesantit et qui marche,
Un continent tout entier avec moi, la terre prise de pensée qui s'ébranle et qui s'est mise en marche !
Sur tous les points de son bassin qui est le monde et par toutes les fibres de son aire
Le fleuve pour le rencontrer a provoqué toutes sortes de sources nécessaires,
Soit le torrent sous les rocs à grand bruit, soit ce fil du haut des monts virginal qui brille à travers l'ombre sainte,
Soit le profond marais odorant d'où une liqueur trouble suinte,
L'idée essentielle à perte de vue enrichie par la contradiction et l'accident
Et l'artère en son cours magistral insoucieuse des fantaisies de l'affluent.
Il fait marcher à l'infini les moulins, et les cités l'une à l'autre par lui se deviennent intéressantes et explicables.
Il traîne avec puissance derrière lui tout un monde illusoire et navigable.
Et la dernière barre, aussi bien que la première et toutes les autres à la suite, il n'y a pas à douter
Que, volonté de toute la terre en marche derrière lui, il n'arrive à la surmonter.
Ô Sagesse jadis rencontrée ! C'est donc toi sans que je le susse devant moi qui marchais aux jours de mon enfance,
Et qui lorsque je trébuchais et tombais m'attendais avec tristesse et indulgence,
Pour aussitôt peu à peu, le chemin, le reprendre avec une autorité invincible !
C'était toi à l'heure de mon salut, ce visage, je dis toi, haute vierge, la première que j'ai rencontrée dans la Bible !
C'est toi comme un autre Azarias qui avait pris charge de Tobie,
Et qui ne t'es point lassée de ce troupeau fait d'une seule brebis.
Que de pays ensemble parcourus ! Que de hasards et que d'années !
Et après une longue séparation la joie de ces retrouvailles inopinées !
Maintenant le soleil est si bas que je pourrais le toucher avec la main,
Et l'ombre que tu fais est si longue qu'elle trace comme un chemin,
à perte de vue derrière toi identifié avec ton vestige !
Qui tient les yeux levés sur toi ne craint point l'hésitation ou le vertige.
Que ce soit la forêt ou la mer, ou le brouillard même et la pluie et le divers aspect de la contrée,
Tout à la vision de ta face devient connaissable et doré.
Et moi, je t'ai suivie partout, ainsi qu'une mère honorée.