Henri MICHAUX (1899-1984), tiré de son livre 'Au pays de la magie'


Le berger d'eau

Parmi les personnes exerçant de petits métiers, entre le poseur de torches, le charmeur de goitres, l'effaceur de bruits, se distingue par son charme personnel et celui de son occupation, le Berger d'eau.

Le berger d'eau siffle une source et la voilà qui, se dégageant de son lit, s'avance en le suivant. Elle le suit, grossissant au passage d'autres eaux.

Parfois, il préfère garder le ruisselet tel quel, de petites dimensions, ne collectant par ci par là que ce qu'il faut pour ne pas qu'il s'éteigne, prenant garde surtout lorsqu'il passe par un terrain sablonneux.

J'ai vu un de ces bergers - je collais à lui fasciné - qui, avec un petit ruisseau de rien, ave un filet d'eau large comme une botte, se donna la satisfaction de franchir un grand fleuve sombre. Les eaux ne se mélangeant pas, il rattrapa son petit ruisseau intact sur l'autre rive.

Tour de force que ne réussit pas le premier ruisseleur venu. En un instant, les eaux se mêleraient et il pourrait aller chercher ailleurs une nouvelle source.

De toute faç:on, une queue de ruisseau forcément disparaît, mais il en reste assez pour baigner un verger ou emplir un fossé vide.

Qu'il ne tarde point, car fort affaiblie elle est prête à s'ébattre. C'est une eau "passée".