Emile ZOLA (1840-1902) : Le capitaine Burle


 

Nous finissions de dî:ner, bavardant gaî:ment, lorsqu'un cri retentit : " La Garonne ! "  

En deux sauts, nous étions dans la cour. Sur le chemin, nous vî:mes fuir deux hommes et trois femmes, qui criaient, affolés, galopant à toutes jambes, le visage terrifié, comme si une bande de loups les eû;t poursuivis.  

" Qu'ont-ils donc...?  

Je parlais encore lorsqu'une exclamation nous échappa.  

Derrière les fuyards, entre les troncs des peupliers, nous venions de voir apparaî:tre comme une meute de bêtes grises qui se ruaient. De toutes parts, elles pointaient à la fois, des vagues poussant des vagues.  

" Vite ! vite ! criai-je. Il faut rentrer... La maison est solide. Nous ne craignons rien. "  

Par prudence, nous nous réfugiâmes tout de suite au premier étage. L'eau envahissait la cour, doucement, avec un petit bruit. Nous n'étions pas très effrayés. Mais bientôt l'eau atteignit un mètre. Je la voyais monter avec une rapidité effrayante. Dans nos étables, les bêtes ruaient. Il y eut tout à coup des bêlements, des beuglements de troupeaux affolés. Puis un craquement terrible ; les animaux furieux venaient d'enfoncer les portes des étables. Ils passèrent dans les flots jaunes emportés par le courant. Les moutons étaient charriés comme des feuilles mortes tournoyant au milieu des remous. Les vaches et les chevaux luttaient, marchaient, puis perdaient pied.  

L'eau s'élevait toujours ; il fallut monter sur le toit. C'est là que tout le monde se réfugia. Appuyé contre la lucarne, j'interrogeais les quatre points de l'horizon.  

" Des secours ne peuvent manquer d'arriver, disais-je. Tenez ! là-bas, n'est-ce pas une lanterne sur l'eau ? " Mais personne ne me répondait. Le flot n'était plus qu'à un mètre du toit. En moins d'une heure l'eau perdit sa tranquillité de nappe dormante ; elle devint menaçante, se ruant sur la maison, charriant des épaves, tonneaux défoncés, pièces de bois.  

Maintenant l'eau atteignait les tuiles ; le toit n'était plus qu'une î:le étroite émergeant de la nappe immense. Alors commença l'assaut. Jusque là, le courant avait suivi la rue ; mais les décombres qui la barraient le détournèrent sur nous. Dès qu'une épave, une poutre, passait à proximité, il la prenait, la balançait, puis la précipitait contre la maison, comme un bélier. Bientôt, dix, douze poutres nous attaquèrent ainsi à la fois, de tous les côtés. Par moment, à certains chocs plus durs, nous pensions que c'était fini, que les murailles s'ouvraient et nous livraient à la rivière. Le village détruit ne montrait plus autour de nous que quelques pans de murailles. Au loin ronflait la coulée énorme des eaux.  

Un instant, nous crû;mes surprendre, à gauche, un bruit de rames. Ah ! quelle musique d'espoir, et comme nous nous dressâmes pour interroger l'espace ! nous retenions notre haleine. Et nous n'apercevions rien. Des épaves nous causèrent de fausses joies ; nous agitions nos mouchoirs jusqu'à ce que, notre erreur reconnue, nous retombions dans l'anxiété de ce bruit, sans que nous puissions découvrir d'où il venait. - Ah ! je la vois, cria Gaspard, brusquement. Tenez ! là-bas ! Une grande barque ! " Et il nous désignait, le bras tendu, un point éloigné. Moi, je ne voyais rien ; Pierre non plus ; mais Gaspard s'entêtait. C'était bien une barque. Les coups de rames nous arrivaient plus distincts. Alors, nous finî:mes aussi par l'apercevoir... C'était le salut.