HOMERE : Le combat d'Achille et du fleuve Scamandre


Même l’Iliade parle de crues et d’inondations, et le fleuve Scamandre s’est battu contre Achille qui avait osé polluer ses eaux de cadavres troyens. Le résultat fut une inondation :


Et puis voici l’extrait d’Homère, dans la traduction de Lamartine :

Et le rapide Achille eût tué beaucoup d'autres Paiones, si le fleuve aux profonds tourbillons, irrité, et semblable à un homme, ne lui eût dit du fond d'un tourbillon :

- Ô Achille, certes, tu es très-brave ; mais tu égorges affreusement les hommes, et les Dieux eux-mêmes te viennent en aide. Si le fils de Chronos te livre tous les troyens pour que tu les détruises, du moins, les chassant hors de mon lit, tue-les dans la plaine. Mes belles eaux sont pleines de cadavres, et je ne puis mener à la mer mon cours divin entravé par les morts, et tu ne cesses de tuer. Arrête, car l'horreur me saisit, Ô prince des peuples

Et Achille aux pieds rapides lui répondit :

- Je ferai ce que tu veux, divin Scamandre ; mais je ne cesserai point d'égorger les troyens insolents avant de les avoir enfermés dans leur ville, et d'avoir trouvé Hector face à face, afin qu'il me tue, ou que je le tue.

Il parla ainsi et se jeta comme un démon sur les troyens. Et le fleuve aux profonds tourbillons dit à Apollon :

- Hélas ! fils de Zeus, toi qui portes l'arc d'argent, tu n'obéis pas au Kroniôn qui t'avait commandé de venir en aide aux troyens, et de les protéger jusqu'au moment où le crépuscule du soir couvrira de son ombre la terre féconde.

Il parla ainsi ; mais Achille sauta du rivage au milieu de l'eau, et le fleuve se gonfla en bouillonnant, et, furieux, il roula ses eaux bouleversées, soulevant tous les cadavres dont il était plein, et qu'avait faits Achille, et les rejetant sur ses bords en mugissant comme un taureau. Mais il sauvait ceux qui vivaient encore, en les cachant parmi ses belles eaux, dans ses tourbillons profonds.

Et l'eau tumultueuse et terrible montait autour d'Achille en heurtant son bouclier avec fureur, et il chancelait sur ses pieds. Et, alors, il saisit des deux mains un grand orme qui, tombant déraciné, en déchirant toute la berge, amassa ses branches épaisses en travers du courant, et, couché tout entier, fit un pont sur le fleuve. Et Achille, sautant de là hors du gouffre, s'élança, épouvanté, dans la plaine. Mais le grand fleuve ne s'arrêta point, et il assombrit la cime de ses flots, afin d'éloigner le divin Achille du combat, et de reculer la chute d'Ilios.

Et le Péléide fuyait par bonds d'un jet de lance, avec l'impétuosité de l'aigle noir, de l'aigle chasseur, le plus fort et le plus rapide des oiseaux. C'est ainsi qu'il fuyait. Et l'airain retentissait horriblement sur sa poitrine ; et il se dérobait en courant, mais le fleuve le poursuivait toujours à grand bruit.

Quand un fontainier a mené, d'une source profonde, un cours d'eau à travers les plantations et les jardins, et qu'il a écarté avec sa houe tous les obstacles à l'écoulement, les cailloux roulent avec le flot qui murmure, et court sur la pente, et devance le fontainier lui-même. C'est ainsi que le fleuve pressait toujours Achille, malgré sa rapidité, car les dieux sont plus puissants que les hommes. Et toutes les fois que le divin et rapide Achille tentait de s'arrêter, afin de voir si tous les Immortels qui habitent le large Ouranos voulaient l'épouvanter, autant de fois l'eau du fleuve divin se déroulait par-dessus ses épaules. Et, triste dans son cœur, il bondissait vers les hauteurs ; mais le Xanthos furieux heurtait obliquement ses genoux et dérobait le fond sous ses pieds. Et le Péléide hurla vers le large Ouranos :

- Père Zeus ! aucun des Dieux ne veut-il me délivrer de ce fleuve, moi, misérable ! Je subirais ensuite ma destinée. Certes, nul d'entre les ouraniens n'est plus coupable que ma mère bien-aimée qui m'a menti, disant que je devais périr par les flèches rapides d'Apollon sous les murs des troyens cuirassés. Plût aux Dieux que Hector, le plus brave des hommes nourris ici, m'eût tué ! Un brave au moins eût tué un brave. Et, maintenant, voici que ma destinée est de subir une mort honteuse, étouffé dans ce grand fleuve, comme un petit porcher qu'un torrent a noyé, tandis qu'il le traversait par un mauvais temps !

Il parla ainsi, et aussitôt Poséidon et Athéna s'approchèrent de lui sous des formes humaines ; et, prenant sa main entre leurs mains, ils le rassurèrent. Et Poséidon qui ébranle la terre lui dit :

- Péléide, rassure-toi, et cesse de craindre. Nous te venons en aide, Athéna et moi, et Zeus nous approuve. Ta destinée n'est point de mourir dans ce fleuve, et tu le verras bientôt s'apaiser. Mais nous te conseillerons sagement, si tu nous obéis. Ne cesse point d'agir de tes mains dans la rude mêlée, que tu n'aies renfermé les troyens dans les illustres murailles d'Ilios, ceux du moins qui t'auront échappé. Puis, ayant arraché l'âme de Hector, retourne vers les nefs. Nous te réservons une grande gloire.

Ayant ainsi parlé, ils rejoignirent les Immortels. Et Achille, excité par les paroles des Dieux, s'élança dans la plaine où l'eau débordait de tous côtés, soulevant les belles armes des guerriers morts, et les cadavres aussi. Et ses genoux le soutinrent contre le courant impétueux, et le large fleuve ne put le retenir, car Athéna lui avait donné une grande vigueur. Mais le Scamandre n'apaisa point sa fureur, et il s'irrita plus encore contre le Péléide, et, soulevant toute son onde, il appela le Simoïs à grands cris :

- Cher frère, brisons tous deux la vigueur de cet homme qui renversera bientôt la grande ville du roi Priam, car les troyens ne combattent plus. Viens très promptement à mon aide. Emplis-toi de toute l'eau des sources, enfle tous les torrents, et hausse une grande houle pleine de bruit, de troncs d'arbres et de rochers, afin que nous arrêtions cet homme féroce qui triomphe, et ose tout ce qu'osent les Dieux. Je jure ceci : à quoi lui serviront sa force, sa beauté et ses belles armes, quand tout cela sera couché au fond de mon lit, sous la boue ? Et, lui-même, je l'envelopperai de sables et de limons, et les achéens ne pourront recueillir ses os, tant je les enfouirai sous la boue. Et la boue sera son sépulcre, et quand les achéens voudront l'ensevelir, il n'aura plus besoin de tombeau !

Il parla ainsi, et sur Achille il se rua tout bouillonnant de fureur, plein de bruit, d'écume, de sang et de cadavres. Et l'onde pourprée du fleuve tombé de Zeus se dressa, saisissant le Péléide. Et, alors, Héra poussa un cri, craignant que le grand fleuve tourbillonnant engloutît Achille, et elle dit aussitôt à son fils bien-aimé Héphaïstos

Va, Héphaïstos, mon fils ! Combats le Xanthos tourbillonnant que nous t'avons donné pour adversaire. Va ! Allume promptement tes flammes innombrables. Moi, j'exciterai, du sein de la mer, la violence de Zéphyros et du tempétueux Notos, afin que l'incendie dévore les têtes et les armes des troyens. Et toi, brûle tous les arbres sur les rives du Xanthos, embrase-le lui-même, et n'écoute ni ses flatteries, ni ses menaces ; mais déploie toute ta violence, jusqu'à ce que je t'avertisse ; et, alors, éteins l'incendie infatigable.

Elle parla ainsi, et Héphaïstos alluma le vaste feu qui, d'abord, consuma dans la plaine les nombreux cadavres qu'avait faits Achille. Et toute la plaine fut desséchée, et l'eau divine fut réprimée. De même que Boréas, aux jours d'automne, sèche les jardins récemment arrosés et réjouit le jardinier, de même le feu dessécha la plaine et brûla les cadavres. Puis, Héphaïstos tourna contre le fleuve sa flamme resplendissante ; et les ormes brûlaient, et les saules, et les tamaris ; et le lôtos brûlait, et le glaïeul, et le cyprès, qui abondaient tous autour du fleuve aux belles eaux. Et les anguilles et les poissons nageaient çà et là, ou plongeaient dans les tourbillons, poursuivis par le souffle du sage Héphaïstos. Et la force même du fleuve fut consumée, et il cria ainsi :

- Héphaïstos ! Aucun des Dieux ne peut lutter contre toi. Je ne combattrai point tes feux brûlants. Cesse donc. Le divin Achille peut chasser tous les troyens de leur ville. Pourquoi les secourir et que me fait leur querelle ?

Il parla ainsi, brûlant, et ses eaux limpides bouillonnaient. De même qu'un vase bout sur un grand feu qui fond la graisse d'un sanglier gras, tandis que la flamme du bois sec l'enveloppe; de même le beau cours du Xanthos brûlait, et l'eau bouillonnait, ne pouvant plus couler dans son lit, tant le souffle ardent du sage Héphaïstos la dévorait. Alors, le Xanthos implora Héra en paroles rapides :

- Héra ! Pourquoi ton fils me tourmente-t-il ainsi ? Je ne suis point, certes, aussi coupable que les autres Dieux qui secourent les troyens. Je m'arrêterai moi-même, si tu ordonnes à ton fils de cesser. Et je jure aussi de ne plus retarder le dernier jour des troyens, quand même Troie périrait par le feu, quand même les fils belliqueux des achéens la consumeraient tout entière !

Et la Déesse Héra aux bras blancs, l'ayant entendu, dit aussitôt à son fils bien-aimé Héphaïstos :

- Héphaïstos, arrête, mon illustre fils ! Il ne convient pas qu'un Dieu soit tourmenté à cause d'un homme.

Elle parla ainsi, et Héphaïstos éteignit le vaste incendie et l'eau reprit son beau cours ; et la force du Xanthos étant domptée, ils cessèrent le combat ; et, bien qu'irritée, Héra les apaisa tous deux.