Jean TARDIEU (1903-1995) : Le Fleuve caché


Pièges de la lumière et de l'ombre sur l'âme,
Jeux et rivalités de tout ce qui parait,

Regards de la douleur et de l'amour, ô flammes
Immenses que fait naître et mourir un reflet,

Tout un monde appuyé sur un souffle qui chante,
Tout le ciel qui s'écroule au fond d'une eau dormante,

Le désir qui défait les clôtures du temps,
Les désastres lancés au gré de la parole,

Partout le plus pesant soumis à ce qui vole
Et l'immédiat, souverain maître des vivants!

Mais parfois notre esprit, fatigué de l'espace,
S'arrête et peut entendre, après plus d'un détour,

Un vaste grondement égal et bas, qui passe
A l'infini, roulant sous les jours UN seul jour.

Plus près que notre cœur mais plus loin que la terre,
Comme du fond d'un gouffre, à travers mille échos,

Au vent du souvenir nous parvient le tonnerre
D'un lourd fleuve en rumeur sous l'arbre et sous l'oiseau.