Maurice Etienne LEGRAND, dit Franc-Nohain (1872-1934) : Le nageur et les poissons


Quelques nageurs, une vingtaine,
Traversaient la Seine
A la nage,
Et les poissons sur leur passage, —
Dans la Seine il y a, bien plus que n'imaginent
Communément les pêcheurs à la ligne,
Des poissons, oui, il y en a,
Il y en a des tas, des tas, —
C'étaient précisément ceux-là
Qui, tout le long, faisant la haie,
Se moquaient,
Des efforts des nageurs à gagner l'autre quai;
Car il faut qu'on le sache bien,
Si les poissons ne disent rien,
Croyez qu'ils n'en pensent pas moins.
Donc, se clignant de l'œil, se poussant des nageoires
— Quoi! pensaient-ils, est-ce besoin
De tant d'histoires,
Et de témoins,
Et d'entraînement, et de soins ?
La Seine à traverser, est-ce la mer à boire ?
Tous les jours nous la traversons. —
Ainsi, pleins d'ironie, ont pensé les poissons.
Mais voici que le Dieu du Fleuve
A réuni ses humides sujets,
Et leur propose une autre épreuve :
— Vous jugez
Que, pour accomplir ce trajet,
Comme vous nager
Est commode ?
Eh bien ! à votre tour, tâchez
Comme les hommes de marcher :
Poissons, il s'agit de longer
A pied le pont de la Concorde,
De le longer de bout en bout,
Dessus, s'entend, et non dessous,
A pied sec, des humains imitant la méthode.
— A pied ? —
Objectent les poissons vaguement inquiets :
A pied ? Nous n'avons pas de pieds... —
Dans sa barbe (la barbe étant obligatoire
Pour les Fleuves toujours barbus),
Notre Fleuve sourit, et leur a répondu :
— Voire !

Vous n'avez pas de pieds ? L'homme a-l-il des nageoires ?
D'en avoir, pour nager, a-t-il donc attendu ? —

D'eau de mer ou d'eau douce, ou brochet ou barbue,
S'il arrive un jour qu'un poisson
Gagne un prix de natation,
Evidemment nous ne saurions
Y prêter grande attention.
C'est la difficulté vaincue
Qui nous émerveille d'abord :
Un homme dans le fleuve, un poisson dans la rue,
Et qu'on y voit battre un record,
Ça, oui, alors,
Ça, c'est du sport.