Guillaume APOLLINAIRE (1880-1918) : extrait du "Poète assassiné"


CRONIAMANTAL

La source a son murmure.

TRISTOUSE

Eh bien ! couche avec ton amante froide, qu'elle te noie ! Mais si tu vis, tu m’appartiens et tu m'obéiras. Elle s'en alla, et à travers la forêt aux oiseaux gazouilleurs, la source coulait et murmurait, tandis que s’élevait la voix de Croniamantal qui pleurait et dont les larmes se mêlaient à l'onde adorée.

CRONIAMANTAL

O source ! Toi qui jaillis comme un sang intarissable. Toi qui es froide comme le marbre, mais vivante, transparente et fluide. Toi, toujours nouvelle et toujours pareille. Toi qui vivifies les rives qui verdoient, je t’adore. Tu es ma divinité non-pareille. Tu me désaltèreras. Tu me purifieras. Tu me murmureras ton éternelle chanson et tu m’endormiras le soir.

LA SOURCE

Au fond de mon petit lit plein d'un orient de gemmes, je t'entends avec agrément, ô poète ! que j'ai enchanté. Je me souviens d'un Avallon où nous aurions pu vivre, toi comme le roi Pêcheur et moi t’attendant sous les pommiers. O îles aux pommiers ! Mais je suis heureuse dans mon petit lit précieux. Ces améthystes sont douces à mon regard. Ce Iapis-Iazuli est plus bleu qu'un beau ciel. Cette malachite me figure une prairie. Sardoine, onyx, agate, cristal de roche, vous scintillerez ce soir. Car je veux donner une fête en l'honneur de mon amant. J'y viendrai seule, comme il convient à une vierge. De mon amant, le poète, la puissance s'est déjà manifestée et ses présents sont doux à mon cœur. Il m’a donné ses yeux tout en larmes, deux sources adorables et tributaires de mon ruisseau.

CRONIAMANTAL

O source fécondante, tes eaux semblent ta chevelure. Les fleurs naissent autour de toi et nous nous aimerons toujours. On n'entendait que le chant des oiseaux et le bruissement des feuilles, et parfois les clapotements d’un oiseau jouant dans l'eau. Un fopoîte parut dans le petit bois : c’était Paponat l’Algérien. Il s'approcha de la source en dansant.

CRONIAMANTAL

Je te connais. Tu es Paponat, qui étudias en Orient.

PAPONAT

Lui-même. O poète d'Occident, je viens te visiter. J’ai appris ta conversion, mais j’entends qu’il y a encore moyen de converser avec toi. Quelle humidité ! Rien d’étonnant si ta voix est rauque, et tu aurais besoin d’une calcophane…..