Louis POIRIER dit Julien GRACQ (1910-2007) : les eaux étroites


Courts extraits du livre intitulé « Les eaux étroites »

Presque tous les rituels d'initiation, si modeste qu'en soit l'objet, comportent le franchissement d'un couloir obscur, et il y a dans la promenade de l'Evre un moment ingrat où l'attention se détourne, et où le regard se fait plus distrait. La rivière se resserre et se calibre ; les plantes d'eau et même les roseaux des rives un moment disparaissent. Les berges maintenant hautes et ébouleuses mettent à nu les racines des saules et des frênes têtards qui les retiennent mal ; les galeries des rats d'eau sapent de partout ces petites falaises instables. La berge s'élevant, on n'aperçoit plus, de la barque, que le plan d'eau étroit, les couleurs de la glaise qui le borde, les racines déchaussées, les rats qui cavalcadent sur les banquettes d'argile mouillée, et parfois la double ride fine, l'angle obtus du sillage d'une couleuvre qui traverse la rivière : pour un instant, un sentiment proche du malaise flotte sur ces berges cariées où s'anime un peu trop le trotte-menu de la boue.

On s'abandonne les yeux fermés à l'eau qui, inépuisablement, ouvre les chemins ; nulle excursion n'est plus envoûtante que celle où le bien-être inhérent à tout voyage au fil de l'eau se double de la sécurité magique qui s'attache au fil d'Ariane.