Maurice Etienne LEGRAND, dit Franc-Nohain (1872-1934) : Les moulins


Tout courant,
Et soufflant,
Le Vent
Passait au long de la Rivière :
— Qui donc vous presse ainsi, compère ?
Vous me gênez, vous troublez mes roseaux,
Et vous ridez la face de mes eaux.
Le pêcheur effaré craint pour son jonc flexible;
Respectez d'un rêveur le divertissement :
Vous transformez brutalement
En un sport hasardeux ce passe-temps paisible.
La barque amarrée à mes bords,
Et par moi mollement bercée,
Voit sa carcasse fracassée
Par votre rage et ses transports;
Soufflez, de grâce, un peu moins fort !...
Ainsi, tout en suivant sa route mesurée,
Parlait au compagnon farouche de Borée
La Rivière au cours nonchalant.
De violence redoublant :
— Chacun, ma chère, a ses talents,
Dit l'autre, et c'est un art charmant que la paresse.
Mais voyez le moulin, là-bas,
Qui m'appelle et me tend les bras :
Il faut, vers lui, que je m'empresse,
Le blé à moudre n'attend pas... —
Un sourire à ces mots passe et glisse sur l'onde :
— Le blé ? Il est déjà moulu,
Et nous avons déjà fait pour nos sacs pausus
De la farine blanche avec la moisson blonde ;
On ne vous a pas attendu.
Ce n'est point pour vouloir contester vos mérites :
Lorsque vous êtes bien luné,
Vit-on jamais moulin tourner
Mieux que les vôtres et plus vite ?
Mais vous êtes changeant ; plein de fougue au matin,
Vous flânerez ensuite une journée entière,
Cependant que mon eau va toujours au moulin,
A petit bruit, tranquille et régulière.
Ainsi nous entassons la farine au grenier,
Et la femme de mon meunier
(C'est un triste moulin qui serait sans meunière),
Peut à bon droit se montrer fière
De sa robe de soie et de son beau collier ;
Quant au meunier, le meilleur vin rougit sa trogne.
Qui mène grand fracas et s'agite le plus,
Ne fait pas le plus de besogne,
Et rien ne vaut un effort lent mais continu.