Paul VALERY (1871-1945) : Louanges de l'eau


Où l'eau existe, l'homme se fixe.

La vie n'est guère que l'eau organisée.

La substance de l'eau se fait mémoire : elle prend et s'assimile quelque trace de tout ce qu'elle a frôlé, baigné, roulé : du calcaire qu'elle a creusé, des gîtes qu'elle a lavés, des sables riches qui l'ont filtrée. Qu'elle jaillisse au jour, elle est toute chargée des puissances primitives des roches traversées.

Tantôt, l'eau se dérobe et sous terre chemine, secrète et pénétrante. Elle scrute les masses minérales où elle s'insinue et se fraie les plus bizarres voies. Elle se cherche dans la nuit dure, se rejoint et s'unit à elle-même ; perce, transsude, fouille, dissout, délite, agit sans se perdre dans le labyrinthe qu'elle crée ; puis, elle s'apaise dans des lacs ensevelis qu'elle nourrit de longues larmes qui se figent en colonne d'albâtre, cathédrales ténébreuses d'où s'épanchent des rivières infernales que peuplent des poissons aveugles et des mollusques plus vieux que le déluge.

L'eau multiforme habite les nuées et comble les abîmes ; elle se pose en neige sur les cimes au soleil, d'où pure elle s'écoule ; et suivant des chemins qu'elle sait, aveugle et sûre de son étrange certitude, descend invinciblement vers la mer, sa plus grande quantité.

Parfois, visible et claire, rapide ou lente, elle se fuit avec un murmure de mystère qui se change tout à coup en mugissement de torrent rebondissant pour se fondre au tonnerre perpétuel de chutes écrasantes et éblouissantes, porteuses d'arcs-en-ciel dans leur vapeur.

Divine lucidité, Roche transparente, merveilleux Agent de la vie, Eau universelle, je t'offrirais volontiers l'hommage de litanies infinies.