Jean TARDIEU (1903-1995) : Mon pays des fleuves cachés


« Simandre-sur-Suran ! Lalleyriat ! » criait l’employé du train entre Nantua et Bellegarde. Et, du fer de son marteau, il frappait sur les roues, dans l’air odorant et glacé.

D’autres noms de mon pays me reviennent, avec leur sonorité acide, qui rafraîchit la mémoire… Demain comme hier, je veux aller, le cœur battant, respirer ma jeunesse dans le fort parfum des sifflantes, sauvages prés, torrents sinueux, scieries de sapins, près de ce lieu profond où, célébrant ses mystères, le Rhône autrefois disparaissait, cheval fantôme, sous les pierres tombales de son lit. Mais rajeuni, sacré par la nuit de ses gouffres, il surgissait plus loin, piaffant au soleil.

Maintenant que son libre galop et ce front courroucé se sont brisés contre un mur de ciment et que son sang jusqu’à Genève dégagé s’est répandu au hasard dans la plaine, sa sœur, la Valserine, Perséphone fidèle, continue à descendre aux enfers pour renaître écumante.

Toute ma vie est marquée par l’image de ces fleuves, cachés ou perdus au pied des montagnes. Comme eux, l’aspect des choses, pour moi, plonge et se joue entre la présence et l’absence. Tout ce que je touche a sa moitié de pierre et sa moitié d’écume.