René BENJAMIN (1885-1948) : On n'a pas le droit de parler de la Loire comme d'un autre fleuve

(in L'Homme à la recherche de son âme, Ed. de la Palatine, 1943)


Quel miracle, avec une coulée d'eau sur du sable, d'offrir une buée d'or à tout un pays ! Le jour à Florence n'a pas plus de séduction qu'entre Blois et Saumur. Peut-on même les yeux fermés, dire : "Blois !" sans être ébloui ? Là commence l'enchantement. Là, la route comme le train, venant de Paris, tombe sur la Loire. Mon Dieu, vous pouvez l'avoir vue cent fois, la surprise reste aussi vive de lui découvrir tant de beauté ! Ce n'est pas la lumière triomphante du Midi. Celle de la Loire en son éclat reste douce et fine partout. On pense donc dans cette lumière aux plus ravissantes femmes de jadis et de nos jours. Les rois y ont pensé les premiers. Ils avaient leurs raisons pour construire des châteaux dans un air qui rendrait divines leurs amours. La Loire, embellie par nos princes, était royale avant eux. Ce fut la reine de nos rois. On n'a pas le droit de parler de la Loire comme d'un autre fleuve. Quand les ingénieurs ont eu la prétention d'y toucher, ils s'y sont enlisés. Comment faire sentir à leur orgueil de spécialistes que la Loire n'est pas seulement de l'eau ? La Loire est faite pour le plaisir, celui des sens, celui de l'esprit. Il faut l'admirer, la louer, l'aimer ; il ne faut pas dire qu'on la comprend. La Loire est belle, et la beauté est un secret.