Jean DE LA FONTAINE (1621-1695) : Relation d'un voyage de Paris en Limousin


Arrosant un pays favorisé des cieux
Douce, quand il lui plaît, quand il lui plaît, si fière
Qu'à peine arrête-t-on son cours impérieux
Elle ravagerait mille moissons fertiles
Engloutirait des bourgs, ferait flotter des villes,
Détruirait tout en une nuit : Il ne faudrait qu'une journée
Pour lui voir entraîner le fruit
De tout le labeur d'une année
Si le long de ses bords n'était une levée
Qu'on entretient soigneusement
Dès lorsqu'un endroit se dément,
On le rétablit tout à l'heure,
La moindre brèche n'y demeure,
Sans qu'on n'y touche incessamment,
Et pour cet entretènement,
Unique obstacle à tels ravages,
Chacun a son département,
Communautés, bourgs et villages.
Vous croyez bien qu'étant sur ses rivages,
Nos gens et moi nous ne manquâmes pas
De promener à l'entour notre vue :
J'y rencontrai de si charmants appas
Que j'en ai l'âme encore tout émue.
Coteaux riants y sont des deux côtés ;
Coteaux non pas si voisins de la nue
Qu'en Limousin, mais coteaux enchantés,
Belles maisons, beaux parcs et bien plantés,
Prés verdoyants dont ce pays abonde,
Vignes et bois, tant de diversité,
Qu'on croit d'abord être dans un autre monde.
Mais le plus bel objet, c'est la Loire sans doute
On la voit rarement s'écarter de sa route ;
Elle a peu de replis dans son cours mesuré :
Ce n'est pas un ruisseau qui serpente en un pré,
C'est la fille d'Amphitrite,
C'est elle dont le mérite,
Le nom, la gloire et les bords
Sont dignes de ces provinces
Qu'entre tous leurs plus grands trésors
Ont toujours placé nos princes.
Elle répand son cristal
Avec magnificence ;
Et le jardin de la France
Méritait un tel canal.