Pierre DESPROGES (1939-1988) : Sur le mur de la cour du Havre


Sur le mur de la Cour du Havre, à plus d'un mètre du sol, on peut lire sous un trait large peint à l'huile : « crue de 1910 ». On dit aujourd'hui que, par la grâce des ingénieurs des Eaux-et-Rivières susceptibles de hauts et de bas, Paris est désormais à l'abri d'un tel débordement. Et je dis que c'est triste. L'idée de mourir un jour sans avoir eu la chance de voir Paris noyé à hauteur de béret m'est intolérable. Les bagnoles qui puent, qui vroument, les mammifères de bureau vibratiles, les pépés grommeleux à bout de chien chieur, les amoureux par deux, les nippons touristiques, contempler toute cette vaste humanité pour quelques heures enfouies sous l'eau lisse et tranquille de la Seine éternelle, dans le silence où passe une mouette étonnée qui se pose sur la crête émergée d'un parcmètre englouti et voit passer trois képis flottant vers Rouen et les mers atlantiques, ah, merde à Dieu, mourir après je veux bien, voir Naples avant, je m'en fous. `