Entrées nominales dans la terminologie hydrologique


Tout dictionnaire, qu'il soit de langue ou de spécialité, se présente comme une liste d'entrées, c'est à dire de mots faisant l'objet d'un article où sont mis en évidence le signifiant, le signifié et l'emploi du signe considéré.

Quand il s'agit d'un dictionnaire de spécialité, d'une terminologie techno-scientifique, aucune entrée n'est réservée aux mots grammaticaux (conjonctions, prépositions, adverbes etc...) qui sont supposés connus. Une partie considérable des dictionnaires de langue est donc absente, celle qui est consacrée à des mots outils aussi indispensables que à, de, si, par, etc.. Que reste-il donc ? Les mots les plus porteurs de sens, noms, adjectifs, verbes. Sont-ils également représentés ? Non : les noms seuls ou à peu près seuls, sont retenus comme entrées. Ce n'est pas sans raison.

Prenons nos exemples dans le vocabulaire hydrologique. Une très grande quantité de réalités concrètes ou naturelles (vallée, rivière...) ou oeuvres humaines (instruments divers) et de concepts abstraits (taux, coefficient, méthodes etc...) ne peuvent être représentés que sous la forme nominale, les noms étant susceptibles d'être accompagnés de déterminants adjectivaux (eau douce) ou relationnels (eau de mer). L'entrée nominale s'impose ici avec évidence, de la même façon qu'une boutique de fringues range ses marchandises en créant des rayons robes, pulls, chemises, pantalons, chaussettes, collants, etc.. et non en classant divers articles en rayons couleur (blanc, vert, rose...) ou matière (tous les vêtements de laine étant rassemblés, ailleurs ceux de coton, de soie, d'acrylique etc..)

Il peut arriver que le déterminant adjectif soit retenu, c'est par exemple le cas d'aquifère, en particulier dans les emplois les plus anciens; mais il est clair que c'est à partir de la subtantivation de cet adjectif, lui même alors accompagné de tel ou tel déterminant, qu'on obtiendra une description scientifique plus fine du référent.

Reste le problème des mots désignant une action, un fait, un processus: dans ce cas, on pourrait hésiter entre le nom (irrigation) et le verbe (irriguer). Et pourtant, sauf très rares exceptions, les verbes ne sont pas retenus comme entrées. Une étude historique montre que le verbe parfois précéde le nom, parfois lui succède. Ce n'est donc pas la priorité dans le temps qui a conduit à préférer l'entrée nominale à l'entrée verbale.

Pourquoi ? Parce que choisir le verbe, c'est plus que définir un contenu sémantique, c'est nécessairement tenir compte de ses conditions d'emploi en discours : est-il transitif (avec quelle sorte de sujet et d'objet ?), intransitif, pronominal, impersonnel, défectif, etc... ? Si je préfère pleuvoir à pluie, j'aurai les plus grandes difficultés à cerner le phénomène. Eau de pluie va de soi, mais comment lier eau et il pleut ? De plus, pluie est facilement accompagné de déterminants comme acide, efficace, excédentaire etc.. Si je retiens pleuvoir, il faudra l'associer à des adverbes comme efficacement, résiduellement, etc... Pareillement, il est facile de caractériser les différents types d'écoulement, et au contraire difficile de dire que les eaux s'écoulent de telle ou telle façon.

Considérons de plus près le rapport verbe-nom dans un cas comme celui de ruisseler-ruissellement. Si je choisis ruisseler, je rencontre aussitôt une difficulté, car le verbe admet deux types de sujet : la sueur ruisselle sur le visage, le visage ruisselle de sueur. Pour l'hydrologue, les eaux de pluie ruissellent sur le sol, mais le sol ne ruisselle pas d'eau de pluie. En choississant ruissellement, il sélectionne dans le verbe le sens qui lui convient, et uniquement celui-là. Ainsi sont écartés les emplois analogiques et métaphoriques (ruisseler de lumière...). D'une manière générale, quand un nom et un verbe sont associés, le premier dérivant du second, on constate que l'aire sémantique du verbe est très vaste, et que ses dérivés se partagent le terrain: ainsi un verbe comme battre est en relation avec battage, battant, battement, batterie, battue, tous désignant différemment l'action ou le fait de battre. La construction d'un nom par derivation du verbe manifeste une vision plus précise et plus scientifique (mieux conceptualisée) du phénomène; ainsi l'hydrologue ne peut que préférer ruissellement et écoulement.

Il arrive d'ailleurs que le nom soit seul, ou à peu près seul, en usage. Un terme scientifique comme sédimentation apparaât dès le milieu du 19è et si vers le milieu du 20è sédimenter est attesté, il est d'un emploi rare, sédimentation suffisant aux besoins du spécialiste. Quant au terme, proposé par Martel, de résurgence, il n'a pas de verbe correspondant.

Est-ce à dire que dans tout dictionnaire de spécialité l'entrée verbale soit, par principe, exclue ? Certainement pas, mais il faudrait que toute autre solution soit impossible. De toute façon, il serait souhaitable que, en cas de correspondance verbe-nom, on prenne soin de signaler et dater le verbe comme le nom dans la partie étymologie et histoire, car l'écart entre les datations respectives peut être particulièrement significatif. De même, dans la définition comme dans le commentaire, il serait bon d'employer au moins un fois le verbe, ne serait-ce que pour marquer dans quelles conditions il est exactement en rapport avec le nom.


H. Cottez, avril 1997